Tropical Tribulations, Episode 3: Time on Fieldwork Flies – but Brazil Flies Higher. [français]

Les choses pourraient être pires au Brésil...
Les choses pourraient être pires au Brésil…

Les dernières semaines n’ont, au niveau planétaire, pas exactement été joyeuses. Entre Gaza, la Syrie, l’Irak, le Soudan du Sud, et l’Ebola, on s’en retrouve à ne pas vouloir allumer les nouvelles. Mais, caché derrière les flash-infos sur avions perdus et terres débattues, il y aussi du bon! Des développements, souvent invisibles de par leur lenteur, mais qui redonnent un peu d’espoir dans un monde dont on entend si souvent qu’il se désintègre. Pour les déprimé(e)s des nouvelles, et autres curieux, donc: un regard vers le Brésil.

Le Brésil – qu’est-il donc? Le pays du football, de la joie, de la fête? De la samba, du manioc, et de l’Amazone? Ou des favelas, de la corruption, et de l’inégalité? Les journaux pendant la Coupe du Monde avaient du mal à se décider, célébrant un moment les stéréotypes festifs de ce pays “accueillant”, “vivant”, et “dynamique”, avant de rappeler au lecteur que “tout n’est pas rose au Brésil” (ah bon?) et qu’il y a “une face cachée”, et même de la violence, de la misère, voyons-même, de l’injustice!

Le Brésil est, sans doute, un peu de tout ça, et bien plus. Mais au-delà des apparences, soient-elles négatives ou positives, ma recherche ici m’a porté à assister à l’émergence d’un nouveau Brésil, dont le changement, aidé par le haut, s’opère par le bas. Vamos lá!

Un passé pâlissant ou un futur naissant?
Un passé pâlissant ou un futur naissant?

Ma recherche porte sur un programme social du gouvernement fédéral, le “Bolsa Família” (la “bourse/l’allocution famille”), qui offre aux familles pauvres une somme d’argent déterminée par le nombre d’enfants, à conditions que (a) ceux-ci soient vaccinés et pesés régulièrement en tant que bébé, et (b) qu’ils aillent en suite à l’école sans faute en tant qu’enfants, puis adolescents. Le programme – qui vise simultanément à réduire la pauvreté, l’illettrisme, et la mortalité infantile – est hautement controversée au Brésil: ses détracteurs l’accuse d’encourager la paresse et le chômage (et oui, même une fécondité accrue, afin d’obtenir plus d’argent!); ses supporters se disputent si le tout fut un coup de génie de l’ex-président Lula (2003-2010), qui créa formellement le programme, ou la continuation logique des bonnes bases sociales et macro-économiques attribuées à son prédécesseur ‘FHC’ (1995-2002).

Qui veut des vaccins?

Derrière tout ce brouhaha se cache les faits. Les études scientifiques sont formelles: le Bolsa Família réduit la pauvreté (un peu) et la misère (beaucoup); les enfants vont plus à l’école (qui reste malheureusement souvent d’une basse qualité), et le programme a même contribué à la baisse de l’inégalité qui s’est opérée au Brésil (et, de fait, en Amérique Latine) au cours de la dernière décennie: comme le note le Monde Diplomatique, au Brésil, “entre 2003 et 2010, les revenus des 10 % les plus pauvres ont crû de 8 % par an: beaucoup plus vite que l’économie et que les revenus des 10 % les plus riches (+ 1,5 %)”.
(Les intéressés trouveront ici [anglais] un résumé en 1 page des études et effets du programme).

La bonne nouvelle s’est répandue à l’étranger, où elle a été accueillie avec enthousiasme: the Economist parle de “happy families”; le Monde note que, à un coût de seulement 0,8 % du PIB, le programme “est ce qu’on appellerait, en d’autres circonstances, un bon retour sur investissement”; et d’autres pays, telle l’Inde, se sont laisser inspirer. L’Humanité trouve une façon particulièrement éloquente d’exprimer la transformation: au Brésil, dit-elle, “un mieux-être s’est installé”. En portugais, il existe même un (provocant) “guide simplifié pour idiots“, adressé à ceux qui n’aurait pas encore eu l’occasion de se convaincre des qualités du programme…

***

Rien de nouveau dans tout cela, néanmoins, puisque ces articles et faits étaient déjà établis. Mais au-delà des chiffres, que pensent les concerné(e)s de cette transformation – et comment la vivent-elles/ils? Voilà où s’ancre mon étude, qui vise à comprendre d’une façon moins systématique mais plus poussée les effets du programme, à partir d’entretiens avec ceux qui en bénéficient. Pour se faire, mes premiers entretiens m’emmenèrent dans un quartier de la bordure de Recife, identifié comme “zone spéciale d’intérêt social” par la mairie. Sa position à flanc de coteau le rend tout aussi ravissant que difficile d’accès.

"Research is an uphill struggle"...
“Research is an uphill struggle”…
01082014673
…mais chaque marche en vaut la peine.

Dès le début, une surprise. Premier entretien, première question: “afin de comprendre le contexte, pourriez-vous m’indiquer les principales difficultés qu’affrontent les habitants d’ici dans la vie quotidienne?” Jessica [noms changés] réfléchi un moment, puis répond: “Non… aucune. Nous n’avons pas de difficultés.” Je pousse l’idée, demandant si d’autres familles en ont, et Jessica m’indique que oui, “il y des gens affamés ici”; mais, dans sa propre maison, les choses vont bien. Est-ce une envie de ne pas révéler des soucis personnels à un parfait étranger (compréhensible, et ma question était en fait plus générale), ou une indication que vivre dans une communauté pauvre ne signifie pas nécessairement une vie stressante et indigne?

Quoi qu’il en soit, les entretiens continuèrent, et, au fils des prochains jours, d’autres éléments se distinguèrent. Je demande à chaque fois si la vie a beaucoup changé dans les dernières années. Les réponses, remarquablement, ont jusqu’ici presque toujours été positives, dans le double sens que la vie a de fait changé – et qu’elle a changé pour le mieux. Il y a 15 ans, les rues n’étaient pas pavées, il n’y avait ni crèche, ni ‘poste de santé’, et plus de mendiants et de travail d’enfants. Il n’y avait aussi pas la bourse famille, qui aide mensuellement les familles qui en ont besoin, comme elles l’expliquent elles-mêmes.

Le soleil se couche sur Recife...
Le soleil se couche sur Recife…
... mais à l'horizon, un nouveau jour?
… mais à l’horizon, un nouveau jour?

Évidemment, tout n’est pas si simple, et plusieurs problèmes se posent par rapport à de ces impressions positives. D’abord, serait-ce que, par fierté locale, on veuille donner une image positive de la communauté? Ensuite, se peut-il que le personnel du poste de santé, qui m’introduit aux familles interviewées, ne choisissent que des familles dont les conditions sont relativement bonnes? Et finalement, il n’y a pas que des changements positifs: le bus qui passait tout près ne passe plus, et les problèmes d’érosions ne s’améliorent pas avec le temps… Mais même lorsque, après les premiers entretiens, je commence à demander directement s’il y a aussi eu des changements négatifs, je me vois souvent répondre que non – les choses se seraient véritablement améliorées.

Ces conclusions sont d’ailleurs pareilles (jusqu’à maintenant) dans la deuxième communauté ou je fais depuis peu des entretiens. Connue à Recife pour être particulièrement dangereuse (combien de fois m’a-t-on prévenu de ne pas “m’y aventurer seul”?), une femme hier m’indique que la violence a beaucoup diminuée: “avant, on n’osait pas sortir de la maison… maintenant, c’est différent”. Sait-elle que les statistiques du crime lui donne raison? En parallèle avec la création d’une nouvelle stratégie policière, le taux d’homicide a baissée de 50% à Recife dans les dernières années (et de 35% dans le reste de l’État), ce qui a valu en 2013 au gouvernement de Pernambuco l’attribution d’un “Prix d’Administration Publique” des Nations Unies pour les progrès en matière de sécurité. Autour d’un dîner traditionnel nordestain, Lucia, avocate à Recife, m’explique comment la vie a changée: “avant, la police ne sortait du poste qu’après un appel, et arrivait toujours trop tard; maintenant, chaque quartier a sa patrouille de rue, ce qui permet une intervention plus rapide.”

Il reste des injustices, comme le clâment ces jeunes rappeurs...
Il reste des injustices, comme le clâment ces jeunes rappeurs…
... mais aussi de la musique et de la joie de vivre!
… mais aussi de la musique et de la joie de vivre!

***

Le progrès remonte à plus loin que Bolsa Família et nouvelles voitures de police. Dès la nouvelle constitution de 1988, pleines de droits universels et d’ambitions sociales, le Brésil a amorcé une (très graduelle) transformation. La docteur d’un poste de santé en explique un aspect: “avant, le service de santé, même publique, n’était que pour ceux avec sécurité sociale, c’est-à-dire, avec un travail dans le secteur formel. La majorité n’était pas assurée, les gens étaient traités comme des indigents, et devaient s’en remettre aux hospices pour recevoir de l’aide.” Et aujourd’hui? Le Brésil “est le seul pays au monde à proposer un réseau de santé publique ouvert gratuitement à toute la population.” S’il fallait encore, il y a quelques années, une ‘carte santé’, aujourd’hui, il suffit de se rendre au poste de santé, où tout est gratuit. Le service est-il de qualité? Non, et oui. Non, parce qu’il est lent, que ce soit au poste, puisqu’il n’y a que deux docteurs, ou à l’hôpital, puisqu’il y a des milliers de patients. Mais oui, aussi, parce que, dans mes entretiens, les gens s’indiquent généralement satisfaits de leur poste de santé local. Et de ce que j’en ai vu (à partir d’un seul cas, avouons-le), ils ont raison: les docteurs et agents de santé sont respectueux et dévoués; le bâtiment est propre, et bien équipé; et une plaque au mur rappelle l’existence d’un contrôle de qualité continu. Et la docteur d’affirmer: “aujourd’hui, certains hôpitaux publiques sont mieux équipés que les hôpitaux privées… Il reste beaucoup, beaucoup à faire au Brésil, mais les choses se sont améliorées”.

Ventilateur et télévision; une salle d'attente Brésilienne.
Ventilateur et télévision; éléments essentiels d’une salle d’attente Brésilienne.
"Cette Unité Basique de Santé fait partie du réseau de contrôle de qualité."
“Cette Unité Basique de Santé fait partie du réseau de contrôle de qualité.”

Les statistiques – pour y revenir – reflètent cette amélioration à long-terme. En 1991, l’indice de développement humain des Nations Unies – une mesure composite de PIB/habitant, fréquentation scolaire et longévité – classifiait le développement du Brésil de “très bas” (0,493/1). En 2010, ce développement se titrait “haut” (0,727/1), les inégalités régionales s’étant réduites, et les villes les plus pauvres ayant effectué les plus grands progrès. Mêmes avancées au Pernambuco: en 1991, 5 municipalités avaient un développement “bas”; celui des 180 autres étaient “très bas”. En 2010, ces mêmes 5 municipalités sont classifiées “haut”; et des 180 autres, exactement 0 sont “très bas”. La misère la plus absolue (mesurée au niveau municipal) – elle a été rayée de la carte, et ce dans un État qui reste pourtant le 19e plus pauvre du pays (sur 27). Et rappelons-nous que ce ne sont pas que les statistiques: que ce soit dans mes entretiens du côté du gouvernement, de la société civile, ou des habitants de quartiers défavorisés, on s’accorde – chacun à sa façon – de constater le progrès des quinze dernières années.

Alors oui, au Brésil il y a de la pauvreté, de l’injustice, et de la violence (du racisme/sexisme/de l’homophobie), comme à trop d’endroits (tous?) sur cette terre. Et oui, certaines choses ne font que s’empirer – telle la dégradation environnementale, attisée par la ‘croissance économique’ du pays. Mais, dans l’ombre et la lenteur, un pays se transforme. Si les parents déjà vivent mieux, leurs enfants, qui dans vingt ans auront grandi sans faim et avec école, vivront, peut-on l’espérer, une autre réalité. À plus court terme, mon ami Felipe, dont la mère recevait le Bolsa Família, part ce dimanche pour deux ans d’études océanographiques en Allemagne, sur base d’une bourse du gouvernement fédéral Brésilien. Si l’on ne peut donc, vu le chemin qu’il reste à parcourir, se permettre d’être candide (et encore moins Pangloss…), on s’en remettra à paraphraser la fin de la fameuse nouvelle de Jean Giono: “La transformation était impressionnante… Mais elle s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement.”

Il faut semer pour récolter...(Image de "L'homme qui plantait des arbres")Jean Giono/Frederic Back.
Il faut semer pour récolter…
(Image de “L’homme qui plantait des arbres”)
Jean Giono/Frederic Back.

*Tous les noms sont changés. Photos du poste de santé prisent après autorisation. Commentaires bienvenus!

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s